Catalogue 2022

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  • 041 André BRETON (1896-1966) poète

  • 041 André BRETON (1896-1966) poète Image
  • Manuscrit autographe, septembre 1950 ; 2 pages et demie in-4 à l’encre verte avec ratures et corrections.

      Très beau texte sur le peintre Gustave MOREAU, projet d’article ou d’entretien avec le critique d’art Georges Duthuit en septembre 1950 (peut-être pour la revue Transition ?). Des extraits en ont été utilisés par Breton pour sa préface à L’Art fantastique de Gustave Moreau de Ragnar von Holten (Pauvert, 1960), texte recueilli dans Le Surréalisme et la Peinture (Gallimard, 1965). Le texte intégral de ce manuscrit a été publié dans les Œuvres complètes (Bibl. de la Pléiade, t. IV, 2008, p. 1373-1375). Le manuscrit, à l’encre verte, abondamment raturé et corrigé, est divisé en sept paragraphes numérotés de G à M.

      « À vous, cher Georges, je puis bien avouer que j’ai aimé, que j’aime encore “à la folie” un certain climat de Gustave Moreau, ce n’est même pas assez dire ! » Il se souvient du choc lors de sa découverte du Musée Gustave Moreau à seize ans : « la beauté, l’amour, c’est là […] que j’en ai eu la révélation à travers quelques visages, quelques poses de femmes. Cela va si loin que le “type” de ces femmes m’a probablement caché tous les autres… Oui, ça a été l’envoûtement complet ». Breton se fait de plus en plus subjectif : « En tous cas c’est cela qui pour moi aura été la “mécanique érotique”, la “dynamique amoureuse”. […] Cette femme qui, presque sans changer d’aspect, est tour à tour Salomé, Hélène, Dalila, la Chimère, Sémélé s’impose comme une émanation indistincte »… Ce musée est une des raisons qui l’attachent à ce quartier qu’il habite depuis trente ans : « Rien pour moi ne procède plus à la fois du temple tel qu’il devrait être et du “mauvais lieu” »… Il décrit le musée et ses charmes, et s’indigne contre ses conservateurs : « La seule idée qu’un tel musée peut avoir pour conservateur un tueur aux abattoirs comme M. Rouault ou, ça ne va pas mieux, une burette en zinc comme M. Desvallières, me met hors de mes gonds.. Il aurait voulu que ce lieu reste secret : « Je voudrais entrer la nuit par effraction, avec une lanterne ». Il l’évoque avec émotion, « jusqu’à ce petit escalier qui grimpe à l’étage supérieur – avez-vous remarqué comme il est poignant ? […] rien ne peut faire que le sommet de la côte ne soit l’ultra-païenne Sémélé, en quoi réside son très haut testament spirituel ». C’est Jean Lorrain, dans Monsieur de Phocas, qui en a le mieux parlé…  Il défend avec fougue et passion le style et l’œuvre de Moreau contre « ceux qui arguent, contre Moreau, de sa technique “réactionnaire” et ne lui pardonnent pas d’avoir dans son œuvre “contré” le courant impressionniste de son temps ». Il le préfère de loin à Monet ou Renoir. Il en reconnaît certes les « défaillances d’inspiration », notamment dans « tout ce qui se réfère au merveilleux chrétien (manifestement le cœur n’y est pas). Mais quel artiste de sa fécondité surmonterait l’épreuve ? » Il s’indigne contre l’« entreprise de confiscation » des Desvallières et Chassé vers le dogme chrétien, pour rappeler le sentiment de Huysmans : « s’est-il assez plu à revenir en ces lieux où tout fleure l’abîme ses vraies délices, au fond, c’est qu’il n’aperçoit là que la luxure »…

      Il trouve peu heureux « les noms qu’aurait donnés Moreau aux deux principes qui le dirigeaient : la “belle Inertie” et la “Richesse nécessaire”. […] c’est bien plutôt de hiératisme qu’il s’agit. Le très haut fait ou l’état d’âme hors pair, pour nous subjuguer, exige cette sublimation ». Quant à la richesse minérale, et « l’attraction des pierreries […] ces cascades de gemmes ont aussi de quoi irriter les tenants du goût actuel en peinture, mais c’est à mes yeux sans importance, les préoccupations de Moreau transcendant de loin celles des peintres modernes, à quelques exceptions près. Si le rôle de l’occultiste et du poète est de veiller à l’assimilation et à la prolifération des mythes éternels, n’est-ce pas assez pour qu’il ait droit entre eux à une place glorieuse ? Qu’ils ricanent si bon leur semble, les ruminants du paysage et les torchons de la nature morte, tous ceux qui ne voient et par suite ne peuvent faire voir plus loin que le bout de leur nez »… « Ce grand thème poético-lyrique, nous sentons, vous et moi, le besoin d’y aboutir mais toutes sortes de jougs pèsent encore : conformismes et contraintes. Gustave Moreau est une des lampes à l’entrée de la voûte. Il y a, de place en place, d’autres fulgurations toujours plus actives : Rimbaud, Lautréamont. Ces lumières et d’autres finiront par se rejoindre et faire nappe. Seulement alors on appréhendera la structure d’ensemble de ce vers quoi nous nous portons presque à tâtons ». Breton fustige « les intempérants discours de ceux qui, pour avoir fréquenté son atelier, se sont malignement ingéniés à louer en lui le professeur, laissant à peine tomber quelques mots condescendants sur son œuvre », contribuant ainsi à « faire disparaître le grand solitaire de la rue de La Rochefoucauld, celui qui – toutes autres considérations mises à part – a porté le plus loin le pouvoir d’évocation, dont l’attitude en tant qu’artiste et penseur – par le temps d’exhibitionnisme infâme que nous traversons – doit être tenue pour un modèle de dignité et dont les réalisations sont, à quelques prouesses qui se répètent mal derrière un bruit de tambour de plus en plus assourdissant, dans le rapport du Grand Œuvre à la réussite commerciale ».

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